Squat Bouisson-Bertrand : 200 personnes menacées d’expulsion

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Sur 2000 m2, l’institut Bouisson-Bertrand abrite environ 200 personnes dans 120 logements de fortune.

Mardi 21 juillet, 5h15 du matin. Au cœur du quartier Euromédecine, pendant que la ville dort encore, l’Institut Bouisson-Bertrand, face à la Caisse d’épargne, ne ferme qu’un œil. La moitié des pièces sont allumées.

Depuis fin janvier 2019, cet ancien centre de vaccination, propriété de la faculté de médecine, et vide depuis six ans, abrite environ 200 réfugiés, « quelques Afghans mais la grande majorité sont d’origine africaine ». Ce qui fait du « squat de la Croix Verte », comme on l’appelle aussi, le plus gros de Montpellier.

Au moment où l’on enjambe la chaîne qui condamne le portail, une voix s’élève du toit. Au-dessus de quelques squatteurs, postés comme en sentinelle ; Samuel nous accueille d’un bonjour méfiant. « Je descends ». Samuel Forest, 33 ans, ancien grutier, a monté l’association Solidarité Partagée. C’est lui qui gère ce nouveau squat, dégoté après leur départ du château Leyris, derrière la gare, fin 2018.

« Ils se fichent de l’humain »

Le bruit court que ce matin, c’est jour d’expulsion. Depuis fin août dernier, les squatteurs font l’objet d’une « injonction à quitter le bâtiment ». L’automne est passé, et la trêve hivernale, prolongée par le Covid-19, s’est arrêtée début juillet. Le 3, le squat de la Soucoupe, dans le quartier Agropolis, était expulsé. Et comme « on a appris que le Samu social avait été appelé pour venir ici ce matin », l’heure est à l’attente et à l’angoisse. 

Alors que le soleil n’est pas encore levé, certains quittent l’Institut, sacs sur le dos. La crainte d’être interpellé puis renvoyé. « Ils n’ont pas le droit de travailler, pas d’argent, pas de logement… La politique française envers les Africains, c’est Qu’ils aillent ailleurs. Le Préfet nous a dit qu’il fallait que ça s’arrête, que ça faisait appel d’air ». Pourtant, les squatteurs aimeraient bien respirer. « On a un Malien, qui est arrivé ici dans un état normal, et là il devient fou. Après la Libye, l’Italie, il avait plein d’espoir en venant en France, et il est déçu. La chute est lourde, et il ne se relève pas. Ils se fichent de l’humain. La devise, ils ne la respectent pas ».

Samuel aimerait au contraire de l’aide. Un soutien institutionnel, et des financements pour réaliser un projet solidaire. « On veut que ça devienne un tiers-lieu pour une ressourcerie gratuite, de redistribution gratuite pour tous les Montpelliérains, tenu par les réfugiés. On veut faire que ce soit les réfugiés qui viennent en aide aux autres ».

Autour du bâtiment, le jardin montre que les occupants savent se gérer. 2000 oignons, un millier de pieds de patates, des tomates qui commencent à prendre forme… « On n’a jamais fait la fête », avance Samuel, qui sait que La Soucoupe a payé ses soirées festives. 

Au lever du jour, quelques amis répondent à l’appel à la mobilisation sur les réseaux sociaux. C’est le cas de militants grabellois, qui apportaient régulièrement de quoi manger jusqu’au confinement. Une bénévole de Médecins du monde arrive à 6 h 30, avant, elle venait ici un mardi après-midi, « en alternance avec le squat Luttopia, soigner les sans-papiers ». Puis quelques journalistes. 7h15 : une voiture de France 3 passe, sans s’arrêter. Une expulsion est déjà en cours, dans des bâtiments et entrepôts du quai du Port Notre-Dame, à Béziers. De quoi donner un peu de répit. « A mon avis, ils seraient déjà là », estime une militante grabelloise. Mais il ne faut se fier à ce corps dansant sur le toit de l’immeuble. Ce n’est pas la paix, juste un délai. D’autres nuits blanches sont à venir.

A la mi-journée, sur la page Facebook de Solidarité Partagée, Samuel Forest tente un nouvel appel à l’aide. « Nous appelons la préfecture de Montpellier au dialogue pour pouvoir reloger 250 personnes en détresse, qui ont besoin de temps pour se reconstruire après un parcours difficile et que nous accueillons jusqu’à ce qu’ils soient pris en charge par l’Etat. Une série de malentendus ne peut pas et ne doit pas mettre 250 personnes en danger, qui plus est en pleine crise sanitaire ».

Mathieu CONTE – Kaina TV

Jeudi 23 juillet, 10 heures. Cette nuit, des policiers en civil et un hélicoptère ont surveillé le site. Cette fois, on dirait bien que c’est la bonne.

Après trois jours de fatigue et de chaleur, la tension gagne certains esprits. Un jeune homme, mécontent de notre présence, nous interpelle : « On va dormir où ? à la rue ? c’est ça Liberté égalité fraternité ? ». Un autre tente de nous chasser à coups de serviette, mais la tension retombe vite.

Nous expliquons notre démarche aux squatteurs, qui comprennent et ont surtout besoin d’aide. La plupart s’efforcent d’être positifs, certains prennent les événements avec humour. Tous sont surtout en quête de solutions.

« J’aimerais beaucoup travailler, mais je ne peux pas. »

Un Nigérian de 34 ans, anglophone, aimerait aller à l’école. « Ma femme attend un bébé dans deux mois. J’aimerais travailler, mais d’abord, je dois apprendre le français ». Il suit parfois les cours de français organisés ici par des militants de Solidarité Partagée. Mais d’autres questions sont encore plus urgentes. Il nous tend l’adresse d’une antenne des Restos du coeur et nous demande comment s’y rendre. Ce soir, il faut déjà trouver de quoi manger. Cette nuit, il faudra peut-être trouver où dormir.

A côté de lui, un plus jeune, 19 ans, demande également son chemin. On lui propose un toit pour cette nuit en cas d’expulsion, vers la rue de l’Industrie. Musicien, il est « juste venu pour avoir une vie normale ». Alors quand il apprend qu’on l’empêche de (sur)vivre en squat, il déchante forcément. « Ce n’est pas juste »

Même constat, pour cette Guinéenne d’une quarantaine d’années, qui elle, s’exprime en français. « Nous les Africains, on veut travailler. J’aimerais beaucoup travailler, mais je ne peux pas, je n’ai pas de papiers ».

Dans la matinée, on apprend que deux autres squats sont en cours d’expulsion : celui de de la rue Bonnard, vers Albert-1er, et celui de la Casa del Sol, rue du Faubourg Saint-Jaumes. 

Le sursis de Bouisson-Bertrand semble prolongé. A midi, la chaleur est assommante, mais Samuel ne baisse pas encore la garde. « Quand ce sera 14 heures… ». Il ne termine pas sa phrase, mais il sera temps pour lui d’aller dormir. Trois nuits de veille et de tensions l’ont exténué. Et s’il se veut toujours optimiste et combatif, parfois, la fatigue prend le dessus. « Ils vont nous avoir à l’usure ».

M. C.

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